Du cimetière oublié au jardin public : La véritable histoire du Passage de Tunis
Le parc du Passage était un cimetière juif avant de devenir un jardin public
Le parc du Passage est un écrin de nostalgie et de récits gravés dans le temps. Ses recoins abritent les souvenirs de nombreux Tunisiens qui ont grandi à proximité ou qui n’y ont été que de simples passants ou promeneurs. Ce lieu est indélébilement ancré dans la mémoire collective, formant une composante essentielle de l’identité visuelle et historique de la capitale tunisienne — à tel point qu’il est impossible d’imaginer Tunis sans lui.
Il constitue également le poumon vert de la ville moderne, occupant une position centrale à l’instar du parc du Belvédère. Ce dernier avait été initialement conçu pour le quartier huppé de Lafayette et ses habitants européens (Français, Italiens et autres), dont une grande partie appartenait à la communauté juive. Avant que la zone environnante ne prenne le nom de « Le Passage » — en référence aux voies ferrées qui traversaient la ville dont les nouveaux quartiers et rues s’articulaient autour de l’avenue Jules-Ferry, s’étendant de Bab Alioua au sud jusqu’à la place Pasteur au nord —, le site du parc actuel servait de cimetière privé pour les Juifs tunisiens.
L’ère des chemins de fer et la bataille des influences coloniales
En 1873, la compagnie anglaise Pickering construisit une deuxième ligne de chemin de fer en direction du Bardo, au départ de la gare même d’où s’élançaient les trains de la banlieue nord (La Goulette et La Marsa / TGM). Cette gare, connue après sa création en 1872 sous le nom de « Gare Anglaise », était située dans la rue de Rome/Rostand (actuelle avenue Habib-Thameur), à proximité de l’artère principale où se concentraient les institutions administratives, bancaires et les commerces français. Plus tard, en 1874, cette compagnie au bord de la faillite vendit la ligne du TGM à la société italienne Rubattino. Dès lors, la gare, alors appelée « Gare du Nord », devint l’un des symboles marquants de la présence italienne à Tunis.
Au début du XXe siècle, la Gare du Nord quitta la rue de Rome pour s’installer sur la place Anatole-France, baptisée ainsi en hommage au critique et romancier François Anatole Thibault. Cette place, devenue aujourd’hui la place de la République, était également connue sous le nom de place du Passage, en raison du passage à niveau où la voie ferrée croisait l’entrée de l’avenue de la Liberté (qui faisait alors partie de la rue de Paris).
C’est ainsi, du bouillonnement de la vie quotidienne, qu’est née l’histoire du Passage, désignant un vaste espace de la ville européenne et reflétant le conflit identitaire entre les puissances coloniales. Pourtant, dans l’imaginaire des Tunisiens qui ignorent ces détails historiques, cette place est avant tout ce lieu qui abrite le jardin du Passage, ouvrant la voie vers des rues, des avenues et des monuments emblématiques de leur ville : de Jeanne d’Arc à la rue de Londres, en passant par la rue de la Marine, Bab El Khadra, la rue du Grand-Requin et l’avenue Mohamed-V (ancienne esplanade Gambetta). Peu d’entre eux savent que ce parc, qui fut autrefois l’un des plus beaux et des plus romantiques jardins de Tunis, n’est en réalité qu’une page arrachée à la mémoire juive.

Une fin rapide : l’effacement du cimetière
Dans son étude consacrée à « L’émigration des Juifs de Tunisie », Mahmoud Dhakkhar met en lumière cet exode en pointant du doigt plusieurs facteurs. Parmi eux, la propagande sioniste ainsi que les politiques du gouvernement de l’Indépendance qui ont considérablement réduit les intérêts et l’influence de la communauté juive. Au cœur de ces décisions figurait le décret ordonnant la suppression du cimetière juif.
Le gouvernement de Bourguiba réussit alors là où les autorités coloniales avaient maintes fois échoué. Pendant des années, l’administration française avait tenté, par l’intermédiaire de la municipalité de Tunis, de racheter ce vaste terrain de 65 000 m² situé en plein centre-ville, et dont les origines remontaient au moins au XVIe siècle, comme le rappelle Paul Sebag dans son ouvrage sur la ville de Tunis. Les Français, qui avaient imposé la pose d’une clôture autour du cimetière quelques années seulement après l’instauration du Protectorat (1884), se heurtaient à chaque tentative à la résistance farouche des grands rabbins. Ces derniers considéraient l’exhumation des restes des défunts, et particulièrement des dignitaires religieux, comme un acte sacrilège. Ce refus catégorique persista jusqu’aux premiers jours de l’État de l’Indépendance.
Mahmoud Dhakkhar résume ainsi le destin tragique du cimetière : « Le 25 février 1958, une demande de la municipalité de Tunis fut publiée au Journal Officiel afin de nationaliser le cimetière à son profit pour le transformer en jardin public… En contrepartie de leur accord, les Juifs exigèrent la construction d’une école pour remplacer les anciennes écoles de l’Alliance israélite, un hospice pour personnes âgées, un temple, ainsi que la préservation d’une partie du cimetière au profit de la communauté. Ils exigèrent aussi le respect des sentiments religieux en s’assurant que le site ne soit pas exploité à des fins de divertissement (comme un dancing ou un cinéma) et que les ossements soient exhumés. Cependant, le président de la municipalité de Tunis ordonna de résoudre ce problème au plus vite et par tous les moyens. L’exhumation complète exigeant énormément de temps, seules quelques dizaines de dépouilles furent retirées avant que les bulldozers des Travaux Publics n’envahissent le cimetière, effaçant toute trace de son existence pour le métamorphoser en parc public. »

Cette mesure sonna pour les Juifs l’heure de boucler leurs valises et de quitter la Tunisie, car l’ère de la coexistence avec leurs concitoyens musulmans venait de s’achever ou touchait à sa fin. Dans cette même période, et selon la même logique qui avait dicté l’effacement du cimetière, le gouvernement décida de démolir la Hara (le quartier juif historique). En février 1957, un an auparavant, les bulldozers des Travaux Publics s’étaient déployés pour raser la Hara, emportant avec elle plus de vingt synagogues historiques. Seule la Grande Synagogue fut épargnée dans un premier temps, la Direction des Antiquités et des Arts ayant souhaité la préserver et l’inscrire parmi les monuments historiques du pays. Néanmoins, en novembre 1961, elle fut à son tour démolie.
yassine ben saad